Traduction anglaise par congeebrain
Traduction française par Tian Wangzi
Par la suite, le corps de Lu Zhanxing fut exposé au soleil pendant trois jours.
Pendant ces trois jours, tout dans le miroir devenait de plus en plus pâle, et les voix des gens devenaient aussi si indistinctes qu’ils semblaient parler au-delà d’un océan. Mo Xi n’avait plus besoin du manteau d’invisibilité pour marcher librement, mais le temps lui manquait déjà. Il ne pouvait plus parler à quiconque il y a huit ans, et il ne pouvait plus trouver d’autres vérités.
Il se plongea dans une attente passive.
Lors de ces trois jours, Gu Mang n’alla nulle part, et personne ne vint le visiter – Lu Zhanxing était anciennement l’ami le plus près et le plus intime de Gu Mang, ainsi que le général adjoint de l’armée Wangba. Plusieurs personnes croyaient que Lu Zhanxing ne mourrait pas au final; ils avaient cru qu’au dernier moment, il allait certainement recevoir la clémence de Sa Majesté.
Mais Sa Majesté n’avait pas pris les sentiments ou la réputation de Gu Mang en compte – Lu Zhanxing avait tout de même été décapité.
Et ainsi, presque tout le monde sentait la direction du vent…
Gu Mang avait vraiment perdu son influence. Il ne pourrait jamais s’en remettre.
C’était la fin de l’armée Gu.
Personne n’accompagnerait un laquais déshonoré. Il n’y avait plus de bruits de sabots à la porte de l’ancien général.
Il n’y avait que Mo Xi, venant huit ans dans le futur, pour l’accompagner, mais Gu Mang ne pouvait pas le voir. Il restait chez lui, reposant dans son lit, le regard vide, mangeant seulement s’il le devait, bougeant seulement s’il y était forcé, comme si le temps s’était figé – mais Mo Xi savait que le temps s’écoulait sans pitié. Parfois, Mo Xi regardait ses mains; il étirait ses dix doigts, ils étaient entièrement transparents. Ils semblaient n’être qu’à quelques shichen avant de quitter le monde du miroir.
Il ne savait même pas s’il allait pouvoir se maintenir jusqu’au soir.
« Général Gu. »
Des coups retentirent à la porte, il y avait quelqu’un qui criait à l’extérieur. Gu Mang ouvrit les yeux, le regard vide un moment, puis il tituba sur ses pieds. Parce qu’il était affamé depuis trop longtemps et était resté couché trop longtemps, la tête lui tournait un peu, et il faillit trébucher en touchant le plancher. Par instinct, Mo Xi étira la main pour l’aider, mais il ne pouvait pas – Gu Mang s’effondra tout de même pitoyablement au sol, mais il se redressa rapidement. La porte s’ouvrit : c’était un messager du palais qui se tenait à l’extérieur.
« Sa Majesté a un décret, te demandant de rapidement te rendre à la salle du trône. »
Gu Mang semblait extrêmement exténué : « Qu’est-ce que c’est? »
« C’est… » dit le message. « Cet officier ne le sait pas vraiment, Général Gu, tu dois seulement y aller. »
Mo Xi comprit – c’était la dernière assignation que Sa Majesté avait donnée à Gu Mang. Il ne pouvait qu’espérer rester encore un peu dans le miroir temporel, il ne devait pas être déchiré à ce moment. Il voulait vraiment trouver ce qu’était la dernière assignation de Gu Mang avant sa désertion.
Après avoir renvoyé le messager, Gu Mang s’avança vers le miroir en bronze tamisé. Il se changea dans un ensemble de robes propres et rudes, attrapant de l’eau pour se laver le visage. Des gouttelettes glissèrent le long de ses joues, lavant son épuisement, mais elles ne pouvaient pas laver ses yeux injectés de sang.
Pour se rendre plus alerte, Gu Mang se brossa les cheveux, les liant en une queue de cheval haute, puis, par habitude, il tenta d’y fixer la couronne qui représentait son rang militaire, mais ses doigts ne saisirent que le vide.
Il avait depuis longtemps cessé d’être un général.
« … »
Gu Mang resta silencieux un moment, farfouillant, trouvant un ruban de soie pour attacher autour de ses cheveux. Le ruban était aussi blanc qu’une racine de lotus, comme s’il avait été disgracié et portait secrètement le deuil de quelqu’un.
Il entra au palais.
Lorsque les gardes impériaux le virent, les plumes rouges sur leurs casques s’agitèrent. Ils voulaient tous lui montrer leur respect, mais ils réalisèrent rapidement qu’ils ne devaient pas le faire, alors ils redressèrent la tête.
– Au cœur des lieux interdits du palais, la puissance divine était extrêmement solennelle, alors les gardes impériaux ne pouvaient ouvertement l’analyser, mais leurs yeux le suivaient secrètement de son apparition au bout du long corridor jusqu’à sa disparition dans les profondeurs du palais.
Avec les années, Gu Mang avait traversé ce corridor d’innombrables fois, son rang augmentant constamment, tout comme le nombre de ses admirateurs.
Mais maintenant, il n’était rien de plus qu’un paysan, les vêtements bleus et des souliers en tissu, une personne solitaire. Il avait versé son sang chaud pendant la moitié de sa vie, il avait gaspillé son cœur sincère, mais en fin de compte, il était de retour à la case départ, pas très différent de la première fois qu’il était entré au palais en tant qu’esclave.
Il avança vers le trône majestueux au-dessus de ces hautes marches. Ce n’était pas l’heure de la cour, alors trois couches de voiles jaune pâle étaient drapées devant le trône, cachant complètement tout ce qui se trouvait derrière.
L’apparence souveraine ne pouvait pas être vue si facilement.
Gu Mang fit une pause, le regard baissé. Il baissa les cils, les yeux, la tête. Puis, il s’agenouilla et se prosterna. « Ce paysan Gu Mang salue respectueusement Sa Majesté. »
La salle du trône était silencieuse et vide, sans aucun son en retour.
Gu Mang resta silencieux un moment, puis se redressa pour répéter : « Ce paysan Gu Mang salue respectueusement Sa Majesté. »
Cette fois, il y eut enfin une réponse. Elle ne venait pas du trône, mais de derrière Gu Mang, flottant aussi légèrement que la fumée.
« M. Gu, tu sais que tu es un paysan, maintenant, alors pourquoi Sa Majesté voudrait te voir? »
Mo Xi et Gu Mang se tournèrent tous les deux pour voir Murong Lian, l’expression malveillante, se tenant à la porte les bras croisés et engouffrés dans la manche opposée.
Le Murong Lian d’il y a huit ans n’avait pas encore commencé à utiliser de la fumée de rêve, alors son expression et sa posture étaient visiblement bien meilleures que plus tard; il n’était pas aussi fatigué et faible. Il portait des robes nobles, bleues avec l’ourlet doré. Malgré son apparence décontractée, ses épaules étaient droites, et ses longues jambes se tenaient fermes, comparativement à plus tard, alors qu’il semblait si lâche qu’il pourrait tomber à tout moment.
Gu Mang se redressa et demanda : « Pourquoi c’est vous? »
« Qu’est-ce qui ne va pas avec moi? » se moqua Murong Lian. « Général Gu, tu as la mémoire courte. Tu m’as servi si longtemps à mon manoir, tu m’as massé les épaules et les jambes, tu as été servile à tous mes os. Et maintenant, après quelques années en tant que général, tu as complètement oublié tes origines? »
« … »
« De plus, maintenant, tu es un paysan, et je suis un noble. C’est un honneur pour toi que je te passe un message au nom de Sa Majesté. »
Murong Lian releva son menton pointu, son pâle visage montrant un air moqueur.
« Pourquoi ne t’agenouilles-tu pas pour accepter l’édit? »
Gu Mang resta silencieux un moment, mais au final, il baissa les yeux, s’agenouillant au sol, l’ourlet de ses robes bleu pâle brossant sur le plancher. Mo Xi s’était habitué à voir le général Gu en armure, mais maintenant, il vit que son corps sous l’armure était aussi faible et mince. La bande de son cou exposé par le large col semblait si vaincue, comme si une légère pincée suffirait pour le rompre.
Murong Lian étendit ses manches dont l’ourlet d’or brillait dans un claquement, prenant les ordres de l’empereur pour réciter lâchement : « C’est la volonté des Cieux et le commandement de l’Empereur, l’édit du dirigeant de Chonghua. À la bataille de la montagne des Pleurs du Phénix, les corps ont couvert un millier de li, le tout à cause du manque de jugement du général Gu Mang. L’aide-général Lu Zhanxing a perdu le contrôle avant la bataille, décapitant l’ambassadeur du Rouli, plongeant dix mille troupes en enfer et gâchant la relation de Chonghua avec le pays. Maintenant, le sujet coupable a été décapité et son corps a été exposé au public. L’ancien général Gu doit personnellement prendre sa tête pour la remettre au Rouli afin de présenter ses excuses. Par édit de l’empereur. »
Après la lecture du rouleau, pas seulement Gu Mang – même Mo Xi était stupéfait.
Ce que l’empereur voulait, c’était que Gu Mang prenne personnellement la tête de Lu Zhanxing pour se rendre au pays du Rouli et se faire pardonner l’offense de Lu Zhanxing qui a tué leur ambassadeur!
Le son dans le miroir temporel devint de plus en plus doux, alors que Mo Xi entendait soudainement un bourdonnement à ses oreilles.
Il voulait en fait que Gu Mang aille personnellement au pays voisin pour offrir la tête de Lu Zhanxing…
Sa Majesté ne se souciait visiblement pas des sentiments de Gu Mang, il ne se souciait pas si Gu Mang allait s’effondrer ou déserter! – Il voulait vraiment tester les limites de Gu Mang.
Sans même se soucier si le prix allait forcer cette personne au loin.
Murong Lian plissa ses yeux de fleurs de pêche : « Qu’y a-t-il? Général, tu n’acceptes toujours pas l’édit? »
Mo Xi secoua la tête.
Non.
N’accepte pas… non…
Mais en regardant l’expression de Gu Mang, il semblait depuis longtemps avoir vu clair dans le cœur vicieux de Sa Majesté. Après les premiers moments de choc, l’expression de Gu Mang devint froide, indifférente; il devint calme, montrant presque de l’insatisfaction non déguisée.
N’accepte pas…
« Ce paysan Gu Mang, » les sons vagues s’échappèrent de la bouche de Gu Mang : « …accepte l’édit. »
Il leva légèrement ses doigts tremblants, prenant le rouleau des mains de Murong Lian.
Tombant de la falaise, tout était déjà arrivé à la conclusion.
Ainsi, à la fin de l’automne, cette année-là, plusieurs personnes avaient de nouveaux destins – la seule armée d’esclaves de Chonghua avait eu une fin horrible après sa gloire passée, alors que Lu Zhanxing avait été exécuté au marché est, son corps pendu pendant trois jours. Pour humilier l’anciennement inébranlable Gu Mang, après ces trois jours, Sa Majesté lui avait commandé d’apporter personnellement la tête de Lu Zhanxing au pays Rouli, pour s’excuser du manque de respect en tuant leur ambassadeur cette année-là.
Gu Mang partit, la tête de son frère transportée sur son dos.
Le crépuscule avait le lustre le plus coloré, mais aux yeux de Mo Xi, il était si pâle qu’il en était transparent. Le pouvoir du miroir temporel s’affaiblissait, et le monde dans le miroir commençait à s’entrecroiser avec le monde à l’extérieur; Mo Xi pouvait même entendre des incantations à l’extérieur de temps à autre.
C’était la voix de Jiang Yexue, récitant l’incantation.
« Traversant les abysses de la souffrance, incapable de poursuivre le passé… »
« Les rêves de millet doré, pourquoi ne pas y retourner… »
Dans un autre moment, dans un autre monde, la voix de Jiang Yexue disparut, laissant seulement les sons du monde du miroir.
Sur le point de partir pour un long voyage, Gu Mang gardait le paquet fermement ficelé sur son dos, marchant vers l’entrée du marché est. Il passa devant une boulangerie.
« Patronne, je pourrais avoir cinq pains fourrés? »
La vendeuse était une belle femme. Avant, lorsque Gu Mang visitait son étalage, elle criait et riait, sa voix retentissante, pressée de laisser entendre à tout le monde que le général Gu mangeait ses pains fourrés. Cependant, aujourd’hui, lorsqu’elle leva son visage souriant du four, son sourire se raidit.
Gu Mang se dit qu’il n’avait pas été très clair, alors il répéta : « Cinq pains fourrés, la même saveur. »
La femme rougit instantanément de honte. D’une main, elle était pressée de briser toutes ses relations avec cet homme – même si ce n’était qu’une relation de vendeuse-acheteur, ça semblait la déranger à mort – mais de l’autre, elle semblait vraiment embarrassée, sa conscience grugeant son intérêt personnel.
Elle resta figée un moment, se battant égoïstement la conscience, avant l’arrivée de son mari.
« On ne vend pas, on ne vend pas, on ferme la boutique! »
Gu Mang fut sous le choc un moment, écarquillant légèrement les yeux : « Mais le marché de nuit vient de débuter… »
L’homme ne pouvait pas discuter avec lui : « On ne vend pas! »
Gu Mang comprit. Il regarda la femme un moment; elle était si embarrassée que son visage était complètement rouge. Sa conscience semblait s’être complètement brisée, le sang du bris lui montant au visage, le colorant d’un rouge vif.
Il repensa à la première fois qu’il était venu ici acheter des pains fourrés. Elle n’était pas encore mariée, elle était encore une jeune dame rafraîchissante. En voyant qu’il était venu acheter, elle était si excitée qu’elle s’était mise à bégayer.
Elle n’avait pas changé, toujours le même coucher de soleil rose sur les joues.
C’était dommage que les choses changent avec le passage du temps – la demoiselle était devenue une maîtresse, et la raison derrière son visage rouge était complètement différente.
Gu Mang soupira et dit : « Peu importe. Je veux acheter quelque chose à manger sur la route. Les pains fourrés de votre échoppe sont similaires à ceux que j’ai mangés à la frontière du nord; ils sont très bons. Merci pour ces années de généreuses affaires. »
Alors qu’il terminait, il se détourna. La dame avait si honte qu’elle voulait mourir, et elle ne put pas s’empêcher de regarder son dos et de crier : « Général Gu…! »
Son mari blêmit de frayeur, couvrant immédiatement sa bouche : « Qu’est-ce que tu cries? Tu veux mourir? »
La dame trembla; après ce cri, elle avait perdu tout son courage et son sens de la justice. Elle baissa la tête, trop terrifiée pour faire un autre son. Après avoir fit une pause un moment, Gu Mang disparut dans la foule de gens animés, alors elle releva la tête, les yeux pleins d’eau, mais elle ne pouvait plus le voir.
…
Mo Xi suivit aux côtés de Gu Mang, marchant avec lui tout en l’observant.
Gu Mang semblait vouloir prendre de la nourriture de la maison au passage, s’arrêtant presque un moment avec désir devant un petit étale de papiers découpés de Chonghua, mais il était trop voyant; plus il restait au marché est, plus les gens le dévisageaient.
À l’origine, les vendeurs essayaient avec passion d’attirer les clients, mais quand il passait, ils baissaient la tête et détournaient les yeux, silencieux, espérant disparaître avec leur boutique.
Gu Mang les comprenait bien. Il ne les blâmait pas.
Ces petits vendeurs gardaient dix mille petites façons de gagner leur vie, et si quelqu’un devait lui prêter attention, son avenir pourrait être difficile. Il avait lui-même vécu pauvrement, avant, alors il comprenait la douleur d’être traité de façon si pitoyable qu’il n’avait rien à manger. Lorsqu’il regardait ces petits vendeurs qui l’évitaient, il n’y avait aucun blâme dans ses yeux.
Mais il ne savait pas qu’alors qu’il était sur le point de partir, vouloir acheter des petites choses de son pays allait être si difficile.
Au final, Gu Mang quitta le marché est animé les mains vides. Alors qu’il marchait, il soupira : « Zhanxing, je suis désolé. À ce moment, je ne pourrai pas acheter le vin de fleurs de poire que tu aimes. Je ne pourrai pas le boire pour toi. »
Naturellement, la tête dans son sac à dos ne pouvait pas répondre.
Gu Mang resserra son sac et continua à marcher.
Rapidement, il dépassa les gardes et quitta les portes de la cité. Il marcha sur un vieux pont gravé dans de la pierre de jade blanche, connu sous le nom du Pont de Chonghua, traversant la large rivière qui protégeait la ville. D’un côté se trouvait la route qu’il avait prise, de l’autre se dévoilait un chemin à travers la prairie sauvage vers le pavillon de départ et la banlieue de la cité.
Au bout du pont, il y avait un vieil homme négligé, de plus de 70 ans. Ses jambes étaient ruinées, et il était entouré et piqué par les mouches et les moustiques. Gu Mang connaissait cette personne; il était resté assis là tout croche depuis plusieurs années, quêtant à ceux qui entraient et sortaient de la ville.
Le mendiant était vieux, et il ne bougeait jamais. Les gardes de la cité l’avaient chassé d’innombrables fois, et il levait toujours au ciel ses yeux chassieux, posant ses mains sur le sol, les maudissant en rampant au loin; mais après quelques jours, il revenait en rampant comme la gangrène, restant lâchement à mendier.
Gu Mang avait déjà demandé pourquoi ce vieil homme insistait pour rester aux portes de la ville, restant collé au pont de Chonghua sans partir.
À l’époque, un vieux cultivateur lui avait dit – ce vieil homme avait parcouru les champs de bataille, et plus tard lorsque toute sa troupe avait été détruite, il avait eu trop peur et avait fui avant la bataille, sauvant uniquement sa vie. La conscience du vieil homme ne pouvait le supporter; peu de temps après, il ne pouvait plus le tolérer et il avait confessé son crime à l’ancien empereur. Cependant, à l’époque, l’empereur se concentrait sur un gouvernement bienveillant, il refusait de tuer, alors il lui avait seulement retiré son rang, avait brisé son cœur spirituel, et l’avait laissé en paysan.
Il avait essayé de noyer sa peine dans le vin et essayé de devenir un moine, mais au final, rien ne pouvait l’absoudre de sa culpabilité.
Même plus tard, usé par le temps, son esprit s’était brisé jour après jour.
Le jeune soldat était devenu un vieux soldat, et le vieux soldat était devenu stupide et fou. La seule chose à laquelle il pensait, c’était au moment où il avait quitté ses camarades pour s’enfuir avant la bataille, ce qui l’avait rendu complètement fou. Dans sa folie, il s’était brisé lui-même ses jambes – il croyait que ça pourrait changer le passé. Il croyait qu’ainsi, son jeune lui ne pourrait pas se tourner pour s’enfuir.
Mais c’était inutile.
Le vieux fou devint de plus en plus fou.
Il avait presque 80 ans, et pendant autant d’années, tout ce qu’il avait fait, c’était attendre au pont de Chonghua, du matin au soir. Il attendait sur la route une armée qui ne reviendrait jamais, les yeux chassieux regardant pour toujours dans le distant horizon.
Personne ne savait ce qu’il attendait.
Jusqu’à ce qu’un jour, Gu Mang rentra victorieux pour la première fois en tant que général, la cape écarlate sur son armure brillante, comme un pégase aux ailes dorées, tissant à travers les vastes troupes et piétinant la poussière.
Cette vieille personne sale au pont de Chonghua avait alors semblé s’animer plus que toutes les autres fois où Gu Mang l’avait vu avant. Il avait trainé ses membres brisés pour se redresser, cherchant à les saluer, les yeux débordant de larmes : « Vous êtes rentrés! Vous êtes tous enfin rentrés! »
Les soldats qui l’accompagnaient avaient dit : « De qui parle ce vieil homme? »
Gu Mang avait regardé à droite et à gauche, mais il n’avait pu que se voir lui-même, ainsi que ses camarades et frères dans la poussière derrière lui.
Gu Mang y avait réfléchi, et soudainement, il avait compris ce que le vieil homme avait toujours attendu…
Il avait toujours attendu ses frères qu’il avait abandonnés pour passer les années, attendu qu’ils reviennent à la cité dans des couleurs flamboyantes, sur des chevaux retentissants.
Le vieil homme avait toujours attendu.
Alors, Gu Mang était descendu de cheval devant lui. Le vieil homme l’avait regardé, le soleil aveuglant ses yeux embués, et il avait éclaté en sanglots, pleurant en se prosternant devant Gu Mang, s’approchant pour essayer de le saisir.
Lu Zhanxing avait fait claquer sa langue. « Mang’er, il est si sale! »
Gu Mang avait répondu : « Ce n’est rien. »
Il avait levé la main pour toucher la tête de cette vieille personne.
Tout le monde avait ses moments de faiblesse, tout le monde faisait des erreurs; ce déserteur avait souffert de sa désertion pour la plus grande durée de sa vie. Gu Mang se disait que ça suffisait.
Le vieil homme avait ouvert la bouche, ses gencives sans dent, pleurant de manière hystérique. À un moment, il appelait Gu Mang « Xiao Zhao », et parfois c’était « Xiao Chen » ou « Xiao Donggua ».
Gu Mang répondait chaque fois. À partir de ce jour-là, le vieil homme avait trouvé la paix.
Il était encore un peu fou, mais il avait arrêté de regarder aussi fixement l’horizon. Il avait commencé à agir comme un bon mendiant; il souriait aux passants, offrant son bol sale et brisé et chantant des chansons folkloriques.
« … » Gu Mang resserra le sac qui contenait la tête de Lu Zhanxing et s’avança au bout du pont. Il savait qu’aujourd’hui, ce serait peut-être la dernière fois qu’il passerait près de ce vieux mendiant.
« Vieil oncle. »
La collecte du mendiant était plutôt bonne, aujourd’hui. Dans son bol brisé, il y avait un grand pain fourré, et dans ses bras, il en tenait un petit. Il avait oublié qui était Gu Mang, même si c’était lui qui avait dénoué le nœud dans son cœur en revenant victorieux avec ses troupes. Il était vieux, et il avait été tourmenté par son obsession si longtemps, il ne se souvenait plus quel général était descendu de cheval cette année-là, prêt à pardonner ce criminel, prêt à être son Xiao Zhao, Xiao Chen, Xiao Donggua.
Alors, il leva les yeux, souriant stupidement et lâchement à Gu Mang.
« Monsieur, donnez-moi quelque chose. »
Gu Mang baissa la tête pour regarder ce mendiant puant, et après un moment, il sourit, lui aussi.
« Maintenant, le seul qui accepte de me parler, c’est vous. »
Alors qu’il parlait, il donna au vieux mendiant tout ce qu’il avait de précieux et toutes ses porcelaines de sa pochette qiankun.
« Au revoir, » dit Gu Mang.
Il se redressa, mais à ce moment, le vieil homme lui attrapa le poignet.
« Qu’y a-t-il? »
Le vieil homme sembla réaliser quelque chose, ou peut-être qu’il ne réalisa rien du tout. Au final, il étira une main flétrie ressemblant à de l’écorce et prit le pain sale dans ses bras.
Comme s’il présentait un trésor, les rides sur son visage débordèrent en sourire.
« Pour vous, pour vous. »
« Pour moi? »
Le vieil homme semblait au bout de sa vie, rempli d’une perception que les gens ordinaires n’ont pas. Il continuait de pousser le pain dans les mains de Gu Mang : « Prenez-le, pour vous et votre frère, mangez-le sur la route… mangez-le sur la route… »
Gu Mang était sans mot.
Peut-être que les yeux des doyens et des enfants pouvaient voir les fantômes, ainsi que le futur.
Il regarda ce visage ridé et desséché comme une noix. Après un moment, il sourit légèrement, acceptant le pain de son pays des mains d’un vieux mendiant.
« Merci. Au final, je peux tout de même prendre un souvenir de la maison avec moi. »
Le vieil homme hocha la tête avec ignorance en sa direction, les lèvres tremblantes en disant : « Vous deux, vous devez rentrer, vous devez rentrer… »
Le sourire de Gu Mang se figea, mais il ne le perdit pas. Ses cils tremblèrent, se relevant alors qu’il disait : « Au revoir. »
En terminant, redressant son paquet en tissu, il se retourna pour regarder une dernière fois les portes de la cité et ses corniches imposantes.
Les deux caractères solennels et puissants de « Chonghua » étaient illuminés par le soleil couchant, débordant d’une brillante lumière aveuglante.
Gu Mang regarda encore un moment, puis murmura, presque pour lui-même, ou presque pour quelqu’un d’autre.
Il redit : « Au revoir. »
Au revoir.
Les soldats restants de l’armée Wangba étaient encore emprisonnés par Sa Majesté, et ce qui restait du corps de Lu Zhanxing était dans le sac à dos de Gu Mang. Personne n’était venu lui dire au revoir.
Il se détourna, marchant seul sur le pont de Chonghua. La rivière coulait en dessous, comme le passage de la gloire de la veille qui disparaît dans la poussière.
Et ce vieil homme de son côté du pont leva soudainement la voix pour crier – sa voix ressemblait à un gong brisé. Il étira le cou, regardant la silhouette de Gu Mang se retirer vers l’horizon au crépuscule. Sa gorge était rauque, ses mains tremblantes frappaient son bol de mendiant, il ouvrait la bouche pour commencer à croasser une section d’une chanson folklorique qu’il connaissait bien –
« Le temps coule aussi vite que le chariot du tisseur,
Mais je crois qu’il y a deux types de temps.
Quand moi aussi, j’étais riche, on m’enviait.
Pitié pour ce jour où je n’ai rien, chaque moment aussi long qu’un an.
J’ai aussi vécu dans la luxure, la grandeur, signalant aux milliers d’avancer.
Un cri de guerre pour effrayer les démons,
Les paysans m’accueillaient comme un dieu.
Maintenant ma gloire tire à sa fin, comment garder ma dignité?
Mes amis m’ont laissé comme un chien inutile,
Je n’ai pas de riz le jour ni de sommeil la nuit,
Forcé à chanter le chant du lotus dans la rue.
Qui peut porter deux parts d’une vie?
Je ne blâme ni mes parents ni les cieux.
Connaissant cette fin,
Je regrette de m’être fait ami aux démons.
Rien ne peut y faire, je vous en supplie, ne répétez pas mon destin! »
Une fois, moi aussi, j’ai vécu dans la luxure et la grandeur, signalant aux milliers d’avancer.
Une fois, moi aussi, j’ai porté l’armure et le casque, un jeton de jade à la taille, commandant une pluie de flèches qui sifflaient comme des oiseaux vers les Neuf Cieux.
Et maintenant…
Mo Xi ouvrit les yeux, regardant le dos de Gu Mang sans cligner. Un clignement, c’était un regard de moins, alors il dit au revoir à Gu Mang les yeux ainsi, les larmes coulant finalement sur ses joues – il avait toujours su que la désertion de Gu Mang était douloureuse, mais le savoir dans son corps et le voir de ses yeux, ce n’était pas du tout la même chose.
Creusant son cœur, ses os, saisissant son esprit et brisant son âme.
Pourquoi en était-il arrivé là…
Pourquoi devait-il en arriver là?!!!
Le jeune, qui avait déjà porté des couleurs éblouissantes, chevauchant un animal vigoureux, ressemblait à un mendiant qui avait perdu ses âmes, un fantôme errant embrouillé, marchant le long de l’ancien chemin du départ, s’éloignant dans la distance…
Mais Mo Xi savait que cette marche était un départ de Chonghua de plus de sept ans.
À son retour, il aurait perdu deux âmes, son esprit aurait été brisé, il aurait été taché de sang sale, un miasme qui ne pourra jamais être réparé.
À son retour, que ce soit lui ou Gu Mang, peu importe les développements dévoilés ou cachés qui se sont déroulés il y a huit ans, les erreurs avaient déjà été coulées dans le métal – il n’y avait aucune chance de changer le passé.
« Gu Mang… »
Son cœur semblait être empalé par des poinçons tranchants. Mo Xi voulait le suivre, mais les chants de Jiang Yexue devenaient de plus en plus clairs à son oreille, les couleurs du miroir temporel devenant pâles et floues.
La silhouette de Gu Mang semblait si mince qu’on aurait dit qu’elle pourrait disparaître à tout moment.
Il semblait vouloir traverser la mer du temps pour atteindre le bout de ces années afin de saisir cette silhouette esseulée.
Il voulait affronter l’océan de sang pour retrouver cette personne qui ne reviendrait jamais.
Mais alors que l’incantation de libération arrivait à sa fin, Mo Xi ne pouvait plus bouger. Il allait quitter ce monde à tout instant; Mo Xi ne pouvait que regarder cette petite silhouette solitaire, sans personne pour l’accompagner, partant seule…
Il avait l’impression qu’on l’éventrait et lui déchirait les entrailles.
Il voulait que Jiang Yexue attende encore un peu… qu’il arrête de chanter…
Attendre un peu plus longtemps pour lui donner un dernier moment.
Pour au moins le laisser accompagner Gu Mang au bout de ce chemin, pour lui permettre de rester avec lui encore un peu.
« Traverser l’abysse de la souffrance, incapable de poursuivre le passé… »
Le laisser l’accompagner encore un peu.
Sans haine.
Sans rancune.
Même si ce n’était qu’un moment de plus.
« Le rêve de millet doré, pourquoi ne pas rentrer… »
Arrête de chanter…
Au final, dans cette douleur poignante de la séparation dans la mort, Mo Xi regarda Gu Mang être avalé par la lumière de l’horizon. L’obscurité infinie pressa sur lui. Son cœur fut épris de convulsions, il lutta, il se tordit, incapable de ralentir son rythme cardiaque. La douleur semblait vouloir détruire aussi son esprit. Il ne voulait presque pas retourner dans le présent, parce que revenir au présent ne lui apporterait que plus de douleur que le passé.
Ce à quoi il devait faire face, c’était aux fragments brisés de Gu Mang; ce qu’il devait réparer, c’était un monde de chaos.
Comment pourrait-il faire face à Gu Mang? Comment pourrait-il faire face à Sa Majesté?
Comment pourrait-il ignorer les péchés que Gu Mang avait commis, ou réprimer le chagrin qu’il avait senti envers lui?
Le miroir temporel était un rêve de millet doré, en intoxiquant plusieurs jusqu’à la mort. La description que les anciens doyens de l’académie avaient faite n’était pas fausse… Mo Xi ne pouvait pas respirer dans cette douleur poignante alors qu’il était vicieusement tiré par une force impitoyable, des réflexions grotesques et tordues passant rapidement devant ses yeux – le sourire au coin des yeux de Gu Mang, la colère dans son regard, ce jeune de l’académie, toujours brillant, ce général traître qui avait fait le serment de ne pas rentrer sur le bateau lors de la bataille de Dongting; le bonheur, la colère, la douleur, la joie qu’ils avaient partagés pendant plus de la moitié de leur vie, tout se pressait dans son esprit, tout se brisait dans le crépuscule du pont de Chonghua…
——
« Xihe-jun! »
La voix de Jiang Yexue retentit.
Mo Xi tomba sur le sol glacial de la tour des Chauves-Souris, les yeux écarquillés. Sa poitrine se soulevait violemment, il n’arrivait pas à reprendre son souffle… Il avait l’air d’un poisson tiré sur le rivage, la douleur de son dilemme prête à lui arracher sa chair alors qu’il reposait haletant sur le sol. Dans le chaos, il vit Jiang Yexue s’approcher et s’agenouiller à ses côtés…
« Gu Mang… » Mo Xi sanglotait presque. « Gu Mang…
Ne pars pas… ne continue pas… »
Jiang Yexue attrapa sa main, vérifiant son pouls : il était en fait aux portes de la mort. La douleur était si intense que son cœur s’était presque arrêté – la douleur dans sa poitrine, la douleur des os qui se brisent… ses os et sa chair étaient sur le point de se séparer… ce cœur qui hurlait de désespoir, comme s’il disait qu’il ne savait vraiment pas comment faire face à son amour et à ses crimes… alors pourquoi ne pas le tuer… pourquoi ne pas tout arrêter.
Ça faisait trop mal.
Regarder avec impuissance la personne la plus importante pour lui s’avancer en enfer, non… non… être forcée en enfer… tentée par l’enfer… et cette fois, comme avant, il n’avait pas pu se racheter ou l’accompagner… comme avant, il n’avait pas pu trouver la vraie raison pour laquelle Gu Mang était devenu un traître…
« Xihe-jun!! » Jiang Yexue l’appelait avec angoisse. « Mo Xi!! Mo Xi!!! »
Ne continue pas… c’est un cul-de-sac…
À ce moment, un soudain faisceau de lumière se déversa du miroir temporel. Gu Mang en avait lui aussi été libéré – il fut violemment rejeté à l’extérieur, tombant sur le sol de la tour démoniaque.
Mo Xi tenta de se soutenir sur ses membres consommés presque jusqu’à l’effondrement par le miroir : « Gu Mang… »
Il tituba, tombant alors qu’il rampait vers lui. Il regarda ce corps frêle sur le sol; il lutta et essaya de prendre la main de Gu Mang, la main qu’il n’avait pas pu saisir il y a huit ans ou dans le miroir.
« Gu Mang… »
Le bout de ses doigts tremblait férocement, ils allaient se toucher – mais à ce moment-là, l’homme tombé au sol bougea soudainement, ses doigts se contractèrent, se retirant inconsciemment.
Puis, lentement – très lentement, Gu Mang se redressa.
C’était aussi silencieux qu’une tombe.
Il ferma les yeux, fronçant les sourcils, ses cils bruissant, puis lentement, il ouvrit les yeux.
Son visage était pâle, ses lèvres sans couleur.
« … » Il se tourna pour regarder Mo Xi et ne dit rien pendant un long moment. Son regard passa de la confusion à la clarté, de la déchirure à la concentration. Les émotions qui lui manquaient à son réveil, tout comme les couleurs, imprégnèrent son visage comme l’encre noire sur le papier. Goutte par goutte, retraçant lentement son esprit et son caractère.
Un visage familier apparut devant Mo Xi. De ce processus de confusion à compréhension, il vit un bouton de tanhua qui dormait depuis longtemps s’éveiller enfin – Gu Mang n’était plus une marionnette vide et ignorante, il n’était plus un esclave emprisonné qui ne savait pas s’il était dans le passé ou le présent.
Ses yeux avaient encore ce bleu paisible.
Mais l’expression sur son visage passa graduellement du vide au calme, à la force, libéré, clair et indomptable.
Il n’y avait pas besoin d’expliquer ou de dire un mot; Mo Xi n’eut besoin que d’un regard pour reconnaître que ce Gu Mang n’avait rien à voir avec le Gu Mang à l’esprit brisé…
Celui qui était revenu du miroir temporel, c’était Gu Mang avec tous les souvenirs de son passé!!!
La Bête de l’autel de Chonghua, l’ancien général Gu, Gu-shixiong!
L’auteure a quelque chose à dire :
Gros Chien et Gu Mangmang : [remercient les lecteurs jjwxc]